Le temps maitrisé
(dédié à mon ami Vincent C.)
Elle me cognait quand j’étais gamin et pourtant je l’aimais. Parfois, la nuit elle se carapatait pour rejoindre un type et moi, dans mon pieu, je veillais jusqu’à ce qu’elle rentre. Les yeux grands ouverts je tremblais en frissons d’angoisse glacée. Je nourrissais sans m’en rendre compte mes futures haines. Des images d’une violence inouïe infestaient mes pensées. Déjà j’accumulais comme un collectionneur insomniaque mes malheurs à venir. Des corps calcinés comme des empreintes noires décoraient les murs de ma chambre. Mon frère, lui, dormait paisible, il sirotait ses rêves, tandis que moi je contemplais en terreur maitrisée ces ombres douloureuses qui parfois tentaient de caresser mon front. Ses cris surtout, c’étaient ses cris qui percutaient mes tympans et perforaient mon cerveau comme des lames incandescentes trempées dans des braises de mots stridents. Elle était perdue dans cette ville où les gens parlaient alsacien. Elle était jeune et ça la rendait folle ce déracinement si rapide et cette plongée si brutale dans l’inconnu. J’étais devenu le souffre douleur de son désespoir. La famille éclatée, pulvérisée aux quatre coins d’une terre hostile après un conflit où rien n’avait été résolu. Des morts, des violences, des dérives et des ruptures à répétitions qui entraineront des tentatives désespérées d’espérances avortées. Marqué du sceau d’une mémoire douloureuse, comme un tatouage indélébile sur le corps d’un bagnard, il me faudra des années pour changer la peau de mon âme. Ainsi, en vivant pleinement le présent j’ai pu cicatriser mon passé et métamorphoser l’ordre établi du temps des cruautés. En découvrant le chemin de l’immortalité, mon devenir est devenu l’électron libre de mon futur dissimulé…Ibara
Illustration: détail d’une grande peinture intitulée « Cortex décadent »










