Le miroir, le révolver et la phalange (texte d’Ibara)

Je suis devant, mon frère jumeau est en retrait

Le miroir, le révolver et la phalange

Oran 1957. J’ai à peine sept ans. Un soir du mois de juin. Je suis chez ma grand-mère. Il y a autour de la grande table du salon une partie de la famille. Je viens de faire rire tout le monde en imitant le toréador, mon frère jumeau faisant le taureau. Tournant le dos à un grand miroir au cadre doré, ma grand-mère est assise sur un large fauteuil rouge, je suis debout appuyé sur elle, je suce mon pouce. Assises autour de la table, les femmes parlent entre elles, moitié en français et moitié en espagnol. Leurs thèmes de prédilection ce sont les maladies et les médecins. A leurs yeux, ils sont des Dieux. Il y en a un en particulier qui est plébiscité, c’est le docteur Pardaillon, qui, en plus d’être médecin accoucheur, est un chirurgien de grand talent, un vrai Manitou, une véritable star. Il boite, mais cette claudication, loin d’être un handicap, accentue, au contraire, son charme, et, cerise sur le gâteau, il ressemble à Garry Cooper, le rêve pour toutes ces groupies. Devant lui, elles se pâment, frémissent et suintent des glandes. Elles en sont dingues du toubib, il les déboussole, les perturbe si fort qu’elles en mouillent leurs petites culottes. A part leurs maris, il n’y a que le médecin qui a le droit de les voir à poil. Alors, elles en profitent, elles accourent à la consultation pour se faire plaindre, parler de leurs petites humeurs, leurs petits tracas, leurs petites démangeaisons, leurs petites douleurs. Elles en rajoutent en pleurnichant un peu, tout en se faisant tâter le mamelon, l’hémorroïde ou le vagin gluant, des fois qu’une petite tumeur ne vienne se cacher sous les plis de leurs corps moites de désir, histoire d’intriguer le docteur, qui lui, pour se donner plus d’importance à leurs yeux ébaudis, en rajoute dans l’hypothèse, le doute, le probable. Il en devient tout sérieux, tout mystérieux, bien intime, bien compréhensif et tellement attirant. Enfin un homme, un vrai qui les comprend vraiment. Bref! Elles bavassent autour de la table alors que les hommes sont debout, entre eux. Dans un coin de la pièce, Jim, un chien berger dort paisiblement. Mon père au milieu de la bande montre un gros révolver ramené de la guerre. Une balle est coincée dans le barillet. L’arme passe de mains en mains. Chacun examine et triture l’engin. Un de mes oncles, un vrai baroudeur, se l’approprie et le tourne dans tous les sens. Il tente de faire tourner le barillet plusieurs fois et par trois fois il fait mine de viser en tendant le bras tout en appuyant à plusieurs reprises sur la gâchette, en vain, rien ne se passe. Il recommence une dernière fois et met son index devant le trou du canon. Une terrible détonation se fait entendre. Un vent brûlant frôle ma joue. Le miroir derrière moi éclate avec fracas projetant violemment des centaines de morceaux de verre. Le chien réveillé en sursaut hurle à la mort. Les femmes crient, les hommes gueulent. Ma grand-mère me protège de son corps. Mon père, affolé, m’arrache à elle et cherche à voir si je ne suis pas blessé. Mon oncle, la main en sang, court dans tous les sens à la recherche de sa phalange perdue. Sa femme s’accroche à lui en pleurs, tandis que les autres l’entraînent vers la porte pour l’emmener à l’hôpital. Une de mes tantes est allongée sur le sol et tremble comme une possédée. Mon frère la regarde hébété. Une autre, dans les pommes, se fait éventer par une cousine. Déjà, ma mère, munie d’un balai et d’une petite pelle, entreprend de nettoyer la pièce. Le temps passe et ne lasse pas le passant impatient…Ibara

1 Réponse à “Le miroir, le révolver et la phalange (texte d’Ibara)”


  • Bonjour,
    C’est avec un certain plaisir que je retrouve les écrits de votre vécu et dessins enfin!!visibles par tous,( y compris les enfants )du début de votre blog.
    Bien amicalement.

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